- Vous croyez vraiment que j'allais accepter votre chantage? Me faire tuer ou devenir un meurtrier, vous parlez d'un choix! Et qu'est-ce qui me garanti que vous ne m'auriez pas tué quoi que je fasse, de toute façon!
Ses deux kidnappeurs furent abasourdis par le brusque changement de comportement de leur otage, ils n'auraient jamais soupçonné qu'il puisse se rebeller. Le plus âgé se reprit.
- Tu avais notre parole, lui dit-il sur un ton qui s'efforçait d'être calme.
- Paroles de terroristes! Ces mots étaient sortis tout seul, sans même que Jean-Philippe le veuille.
Le plus jeune des deux hommes avait fait un pas vers lui quand l'autre l'arrêta d'un geste et dit:
- On va t'accorder une seconde et dernière chance de sauver ta vie. Tu y retournes, tu fais tout comme il faut et tu pourras reprendre ta petite vie sans intérêt.
- Pour que je devienne un meurtrier et que je finisse ma vie en prison. Non merci! Rétorqua Jean-Philippe. Et pourquoi vous voulez tellement faire sauter cet immeuble?
- C'est pas ton affaire, répondit sèchement le plus jeune.
- Un peu quand même, c'est pour ça que vous m'avez enlevé et mis un explosif dans le crâne.
- Peut-être mais le raison ne regarde que nous, répondit l'aîné sur un ton sans appel.
- ça suffit maintenant!
Le plus jeune mit la main dans son blouson, quand son frère l'arrêta.
- T'es fou, pas ici! Il regarda sa montre et ajouta, il lui reste moins de trois heures à vivre, ça lui laisse un peu de temps pour réfléchir et regretter son sursaut de courage imbécile. Il n'a pas fait ce qu'on attendait de lui, alors tant pis, on trouvera quelqu'un de moins stupide.
- Qu'est-ce qui m'empêche d'aller vous dénoncer à la police? Demanda Jean-Philippe.
- Rien, mais sache qu'elle nous recherche déjà depuis plus de deux ans et comme tu le vois on est toujours libre. Alors vas-y, si tu as du temps à perdre. Avant que tu ne sois arrivé au commissariat, on se sera déjà fondu dans le décor. Toujours pas décidé à faire ce qu'on t'as demandé? C'est ta dernière chance.
- Non, affirma Jean-Philippe sans faillir.
- OK, alors on te laisse. Tu viens, petit frère?
- Quoi! On le laisse partir comme ça?
- Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse d'autre?
- On pourrait le garder avec nous jusqu'à l'explosion, proposa le plus jeune avec un rictus qui lui déformait le visage.
- Pas question, on n'a pas le temps de satisfaire tes goûts pervers. Hier, je t'ai laissé faire ta démonstration avec ce chien, alors qu'une pastèque aurait aussi bien fait l'affaire. Maintenant, ça suffit. Il a fait son choix, on doit le respecter et il a le droit de passer ses dernières heures comme bon lui semble.
Il avait parlé avec la voix calme et ferme de quelqu'un habitué à gérer les caprices de son frère. Celui-ci allait protester, mais se ravisa, comprenant que l'heure n'était pas à la discussion. Avant de s'en aller, le plus grand ajouta:
- Tu as pris une décision qui demande un sacré cran, je respecte ça, peut-être que si on s'était rencontré dans d'autres circonstances. Profites bien des heures qu'il te reste. Adieu.
Sur ce, les deux hommes tournèrent les talons et partirent.
Jean-Philippe se retrouva seul sur la passerelle, abandonné à lui-même. Tout d'un coup, une grande sensation de vide l'envahit. Il se reprit, descendit la passerelle et se dirigea vers la gare toute proche. Devant la gare, il y avait quelques taxis qui attendait des clients. Machinalement, il vérifia qu'il avait son portefeuille et frôla le portable toujours en train de filmer. Il l'arrêta, arracha les adhésifs et mit le portable dans sa poche. Il monta dans un taxi et donna l'adresse de son domicile. Le chauffeur commença à parler de la pluie et du beau temps, Jean-Philippe l'écoutait d'une oreille distraite, tout tournait dans sa tête. Quand il regarda ses mains, il vit qu'elles tremblaient et réalisa soudain qu'il était terrifié. Il pensa à quelque chose et demanda au chauffeur de l'arrêter une rue après la sienne devant le supermarché. Il s'en voulu aussitôt d'avoir eu une telle idée et se sentit soudain lâche. Quand il arriva à destination, il donna au chauffeur presque le double du prix de la course, l'argent lui paraissait si futile à présent. Il alla faire des courses au supermarché, ce ne fut pas long. Il ne prit que deux bouteilles de vodka, paya et sortit du magasin. La rue ne lui avait jamais paru aussi pleine de vie et d'énergie qu'à ce moment-là. Il regarda sa montre qui venait d'émettre un petit bip, elle marquait 2h00, au moment où il entrait dans son immeuble. La porte de son appartement n'était pas fermée à clef et l'appartement était tel qu'il l'avait laissé la veille au matin. Il posa le sac du supermarché et sa veste dans le salon après avoir sorti le téléphone portable de sa poche et alluma son ordinateur. En attendant que ce dernier finisse de démarrer, il se rendit dans la salle de bain et fouilla dans l'armoire à pharmacie. Il en sortit une boite de comprimés qui n'a jamais été ouverte, il retourna dans le salon et la posa à côté de l'ordinateur qui avait fini de démarrer. Il prit le téléphone portable pour en extraire la carte mémoire et l'insérer dans le lecteur du PC. Il copia la vidéo de ses ravisseurs pour la mettre en pièce-jointe à un e-mail où il expliquait ce qu'il lui était arrivé et il l'envoya à son ex-femme, à son patron et à plusieurs services de police dont il avait trouvé les adresses sur le net. Quand le mail fut envoyé, il éteignit son ordinateur, alla chercher une feuille de papier et un stylo dans le tiroir de la table du salon où il s'installa pour écrire. Quand il eut fini sa dernière lettre, il jeta un coup d'oeil à sa montre, elle indiquait 1h38.
Il se leva, prit la boite de médicaments, les deux bouteilles de vodka qui était dans le sac du supermarché et il se dirigea vers sa chambre. Il fit de la place sur sa table de chevet, car entre livres, paquets de mouchoirs, bouteilles d'eau à moitié vide et télécommandes, l'espace était une denrée rare. Quelques instants plus tard, il pu enfin poser les médicaments et la vodka sur la table de chevet dégagée. Ensuite, il entreprit de faire son lit, une fois cela fait, il réalisa le dérisoire d'un tel geste, il voulait faire bonne impression à ceux qui le trouveront. Il est vrai que quand on découvre sur un lit un cadavre avec la tête qui a explosé, si le lit est fait, cela change tout. Cette idée le fit rire, jusqu'au moment où il se souvint que c'était sa tête qui allait bientôt repeindre les murs de la chambre. A cette pensée, ses mains se remirent à trembler et il dû s'assoir avant que ses jambes ne se dérobent totalement sous lui. Il prit la boite de médicament et en sortit les trois plaquettes qu'elle contenait. Il sortit méthodiquement chaque comprimé de chaque plaquette, se concentrer sur cette tâche le calma en détournant son attention de la suite des évènements. Il rassembla les comprimés sur le couvre-lit, replaça les plaquettes vides dans la boite qu'il posa sur la table de chevet. Dans la foulée, il prit une des bouteilles de vodka, l'ouvrit, prit quelques comprimés dans la main gauche et au moment de mettre les comprimés dans sa bouche, il stoppa son geste. Il repassa dans sa tête tout ce qui venait de lui arriver et ce qui l'attendait dans moins de deux heures. Il ne regrettait pas sa décision, mais il aurait aimé avoir le courage de regarder le compte à rebours en face et en pleine conscience, de le voir arriver à 0h00'00'' calmement et l'esprit clair. Il n'aura pas ce dernier courage. Il avala les comprimés avec une gorgée d'alcool, il grimaça, il a toujours détesté les alcools forts. Il réussit à se retenir de tousser, tandis qu'il tentait d'avaler une seconde gorgée. Il repensa au moment où il avait obtenu ces somnifères. C'était après son divorce, il avait des insomnies et son médecin lui avait prescrit ces cachets, mais Jean-Philippe ne s'était jamais décidé à les prendre. Il n'avait jamais aimé les médicaments, mais aujourd'hui il était reconnaissant à son médecin et à tout ceux qui ont permis à ces médicaments d'exister. Grâce à eux et à la vodka qui devrait accélérer leurs effets, enfin l'espère-t-il, il devrait pouvoir s'endormir tranquillement sans se rendre compte du moment où il passera de l'autre côté. Il prit à nouveau des comprimés avec de la vodka et se força à recommencer jusqu'à qu'il n'y ai plus aucun cachet. Il commençait à ressentir les premiers effets de l'alcool. Il s'allongea sur le lit et enleva la montre qui affichait le temps qu'il lui restait, elle marquait 1h33, il la posa bien en vu sur la table de chevet pour qu'il puisse la voir tout en étant allongé. Il avala quelques gorgées de vodka en se demandant comment on pouvait aimer ça, sa gorge le brulait de moins en moins, il lui semblait qu'elle devenait insensible, sa tête commençait à tourner sérieusement.
Quand son regard se posa sur le couvre-lit sur lequel il était allongé, il fut pris d'un fou-rire aussi imprévisible qu'incontrôlable. C'était le cadeau de mariage de sa tante, il n'avait jamais osé lui dire qu'il le trouvait particulièrement laid et qu'il l'utilisait uniquement pour éviter de la vexer. Elle lui rendait souvent visite et en profitait pour lui faire son ménage. Il avait souvent imaginé des façons de mettre au rebut cette horreur sans vexer sa tante, mais qu'il n'avait jamais osé les mettre à exécution. Cette fois, il avait trouvé un moyen de débarrasser le monde de cette chose bariolée, de manière plutôt radicale, il faut bien l'admettre. C'était en pensant à l'état du couvre-lit dans une heure et demi que son fou-rire avait commencé. En fait, cela n'avait vraiment rien de drôle, sa réaction irrationnelle devait venir des médicaments, de l'alcool ou de ses nerfs qui lâchaient ou peut-être des trois à la fois. Il lui fallu plusieurs minutes pour que les derniers hoquets de son fou-rire disparurent totalement et qu'il retrouva son calme. Il reprit la bouteille de vodka et se força à la finir d'une traite. Il en reversa un peu sur sa chemise, mais la bouteille était enfin vide. Il attrapa la seconde, mais ne l'ouvrit pas, il la posa juste sur le lit à côté de lui, au cas où il en aurait besoin. Il somnola pendant un moment. Comme le sommeil ne venait pas assez vite à son goût, il entama la seconde bouteille qui se laissa boire plus facilement que la première. Il l'a vida au trois-quart et la posa comme il pu sans parvenir la refermer. Ses pensées étaient devenues totalement nébuleuses, il ferma les yeux et sombra dans le profond sommeil qu'il attendait.
Au bout d'un moment, il revécu en rêve une partie des évènements de la journée avec quelques scènes incongrues, comme souvent dans les rêves. Il fit encore quelques autres rêves jusqu'au moment où ses pensées semblèrent s'éclaircir. Il se demanda où il était, ce qui se passait. En fait, il n'était pas inquiet, juste curieux de comprendre ce qui lui arrivait. Il se sentait bien, léger, il avait l'impression de flotter dans une sorte de brouillard chaud et lumineux. Progressivement tout lui revint à l'esprit, l'enlèvement, la bombe, l'implant dans sa tête. Il se dit : « c'est donc ça, l'implant a dû exploser et je suis mort. ». Il émit cette conclusion sans la moindre crainte, il avait dépassé ce stade, il en était à celui de la curiosité. Il senti comme une brise chaude sur son crâne, enfin c'est la sensation qu'il aurait décrite, s'il avait pu parler et s'il avait eu un corps avec de l'air autour. Il voulu regarder au-dessus de lui pour voir la source de cette chaleur et c'est ce qu'il fit sans même y penser. Il pu voir une magnifique lumière blanche qui le surplombait, quoique les notions de haut et de bas soient devenues obsolètes là où il se trouvait à présent. Cette lumière l'attirait et sans même y réfléchir parti pour la rejoindre. Il avait bien une sensation de déplacement et de vitesse, ce qui était difficile à expliquer, car il ne sentait pas d'air et ne voyait pas de paysage défiler autour de lui. Pendant son voyage vers la lumière, il voulu regarder ses mains, alors il les leva devant lui et ne vit ... rien. C'était une impression très étrange, il était certain qu'elles étaient devant ses yeux et pourtant elles n'étaient pas là. Alors il voulu faire se toucher ses mains, ce que d'ordinaire on peut faire même dans le noir total. Ne sentant rien, il dû se rendre à l'évidence, son corps avait bel et bien disparu et pourtant il avait encore l'impression de l'avoir. C'était bizarre, cela devait ressembler au syndrôme du membre fantôme que décrivent les amputés, sauf que lui était amputé de la totalité de son corps. Il poursuivait son voyage vers la lumière et était comme grisé par cette impression de légèreté et de vitesse. Il finit par atteindre son but, mais ne pu dire s'il s'était écoulé quelques secondes ou plusieurs siècles depuis son départ. Le temps, tout comme son corps, semblait avoir cesser d'exister. Il arriva dans un lieu indéfinissable, mais merveilleusement beau et paisible. Il n'avait jamais ressenti un calme aussi profond. Il n'y avait ni décor, ni paysage et aucune limite n'était visible. Il continua de parcourir cet espace un peu au hasard. Il fini par discerner quelque chose, des formes lumineuses et colorées qui, par moment, se perdait dans la lumière ambiante. Il s'approcha pour mieux les voir. Il semblait y en avoir un peu partout. Ces choses colorées avaient des formes changeantes et leurs contours étaient flous, un peu comme des nuages de fumée qu'on éclairerait, mais la lumière colorée ne se reflétait pas sur elle, elle émanait de ces formes. Leurs couleurs étaient nacrées et faisait également penser aux aurores boréales. Jean-Philippe resta un long moment fasciné par le spectacle de ces lumières se déplaçant librement dans cet espace qui semblait infini. Soudain une de ces lumière le frôla, la sensation fut très étrange, c'était comme si en une fraction de seconde, il avait ressenti une multitude d'émotion, d'images et de sons. C'est à ce moment qu'il comprit ce qu'était ces lumières, elles étaient, comme lui, des esprits sans corps. Il les observa encore un moment et essaya de comprendre le mouvement de certaines d'entre elles. Comme celles qui par deux, trois ou davantage, tournoyaient comme des planètes autour d'une étoile invisible.
Au bout d'un certain temps, ses pensées revinrent sur lui-même, à sa mort et presque immédiatement, il pensa à son fils. Il avait envie de le voir, le revoir une dernière fois et tandis que son esprit était focalisé sur ce souhait, il vit quelque chose apparaître sous ses yeux, enfin façon de parler, comme il n'avait plus d'yeux. Il prit d'abord cela pour un moucheron qui volait devant lui, mais qu'aurait fait un insecte ici, il se trouva stupide d'avoir pensé à ça. En y regardant de plus près, cela ressemblait plutôt à une petite bulle de savon remplit de fumée. D'abord minuscule, elle se mit à enfler. Au fur et à mesure qu'elle grossissait, il vit quelque chose dedans, mais c'était trop petit pour qu'il puisse identifier de quoi il s'agissait. La bulle continua à grossir et bientôt il pu voir une silhouette humaine se dessiner. La bulle gonfla encore et il reconnu son fils. Jean-Philippe se rapprocha de la bulle tendit qu'elle continuait de grossir, il finit par entrer dedans, comme s'il s'agissait d'une porte menant à la chambre de son fils. C'était comme s'il était collé au plafond de la chambre de son fils, lui pouvait les voir, mais pas eux. Kevin, son fils, était assis sur son lit et pleurait. Sa mère était assise à côté de lui et essayait de le réconforter.
- Tu sais, ce que ton père a fait était très courageux, grâce à lui plein de gens ont eu la vie sauve et deux terroristes ont été arrêtés.
- C'est un héros alors? Demanda Kevin entre deux sanglots.
- Oui, mon chéri, c'est un héros.
- Ta mère a raison, Kevin, ton papa est un héros. C'était Patrick, le beau-père de Kevin, le pompier qui avait parlé. Jean-Philippe ne l'avait pas vu dans le coin de la chambre.
Ce qu'il venait d'entendre aurait dû lui faire plaisir, lui qui voulait tant que son fils soit fier de lui et maintenant c'était le cas. Pourtant, cela ne le rendait pas heureux comme cela aurait dû. Il ne regrettait rien, loin de là, c'était plutôt comme si tout ça ne le regardait plus, ne le concernait plus. Il était en paix. Comme pour leur dire adieux, il les effleura avant de regagner la lumière en repassant par là où il était arrivé. Là-bas, il retrouva les autres esprits-lumières comme lui et resta à flotter parmi eux, jusqu'au moment où il fut comme propulsé au loin. Il ne contrôlait plus rien. Il se dit que la lumière n'était peut-être pas la fin du parcours, peut-être allait-il être envoyé ailleurs, renaître quelque part sur Terre ou dans un autre monde, qui sait?
Il ouvrit les yeux, l'endroit lui était familier, il regarda autour de lui, son esprit était embrumé. Il reconnu sa chambre, tout cela n'aurait été qu'un rêve? L'enlèvement, la bombe, l'implant, sa mort, il aurait rêvé tout ça. Il tentait de reprendre pied dans la réalité, quand un bip attira son attention. Il tourna la tête et son regard se posa sur un objet qu'il ne reconnu pas tout de suite. Au même moment, un autre bip retentit, il regarda de plus près l'écran de l'objet et vit:
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FIN
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